samedi 14 juillet 2018

Le Quintet de Fabien Mary et David Sauzay au Jazz Fola Live Club d'Aix en Provence. Le retour du hard bop flamboyant.

Après avoir accueilli ces derniers mois les formations de Clovis  Nicolas et Dmitry Baevsky, Baptiste Herbin et Marcel Sabiani, Gary Smulyan, Ralph Moore et Olivier Hutman, le Jazz Fola Live Club à la sortie d’Aix en Provence confirme sa réputation d’excellence dans une programmation à la hauteur des meilleurs établissements de la capitale, dans un cadre idéal pour écouter ce jazz moderne devenu classique qui fit les beaux jours d’un âge d’or de la musique improvisée dans années cinquante à soixante. 



Ce style que je qualifierai une fois de plus de flamboyant connaît aujourd’hui, bien que boudé de la plupart des grandes manifestations estivales qui n’ont souvent plus de festival de jazz que le nom, un extraordinaire regain de vitalité de New York à Paris sous l’influence de toute une génération de techniciens hors pair, nourris de la grande tradition des  maîtres du hard-bop qu’ils perpétuent et réactualisent, ennemis de la médiocrité et de l’esbroufe au prix, sauf rares exceptions, je ne cesse de le redire, d’une incroyable désaffection des media, même spécialisés, qui ne font pas grand-chose pour en relayer la renaissance auprès du public.

Formidable soirée donc ce 13 juillet au Fola, en présence du noyau dur du néo hard-bop  français que constitue le tandem Fabien Mary / David Sauzay, membres attitrés de toute une série de formations à géométrie variable, du quintet au big-band dont le magnifique pianiste et arrangeur Laurent Marode est également un des piliers. 

S’il fallait une preuve de l’inspiration puisée aux meilleures sources de ces merveilleux musiciens et du respect dont ils font preuve de l’héritage de leurs maîtres, immenses légendes du jazz que l’histoire a fait d’eux, on en jugera par le répertoire choisi comme tremplin pour d’éblouissantes d’improvisations calées au millimètre et débordantes de lyrisme, d’inventivité et de swing.

« Minor  Mishap » du maître Tommy Flanagan en ouverture, « Strollin » de Horace Silver, « Saucer Eyes » de Randy Weston, deux standards, un « Poinciana » au tempo revisité ainsi que l’avait fait Shelly Manne avec son quintet, comme nous le précisa Fabien, ainsi qu’un délicat et émouvant « When  Sunny Gets  Blue », « Open Sesame » de Freddie Hubbard, de l’album Blue Note éponyme, « Blues on Down » de Benny Golson , le superbe « Lotus blossom » de Kenny Dorham, ainsi que le « Tour de Force » de Dizzy.




En clôture du second set, une première surprise:  Emilie Calvez venue remplacer Laurent Marode au piano démontre tout son talent d’accompagnatrice et de soliste en tempo soutenu sur le célèbre et gershwinien « Strike Up the Band ». Je ne la connaissais pas, ses impros sont fluides et construites, un vrai plaisir autant qu’une belle découverte. 

La contrebasse de  Sébastien Lamine est cédée pour l’avant dernier morceau – et c’est une deuxième surprise – au grand Pierre Boussaguet, figure respectée de l’instrument:  tout le monde ne peut pas avoir été le partenaire de Ray Brown dans un trio  à deux basses avec Dado Maroni. Au piano, d’éloquents chorus à nouveau et un accompagnement idoine par Pablo Campos, un autre partenaire de Fabien Mary, soutenu par la puissante ligne de basse de Boussaguet. 

Quant à David Sauzay dont j'avais découvert le jeu stylé parvenant à concilier à la fois l'élégance et la sobriété d'un Hank Mobley et la virtuosité décoiffante du Coltrane de la première période hard-bop dans l'album de l'octet de Laurent Courthailac « A tribute to Woody Allen»  aux côtés de ces magnifiques improvisateurs au sax alto que sont Dmitry Baevsky et Luigi Grasso, qu'en dire sinon que sa façon de jouer  est un concentré abouti d' influences de tous les maîtres du sax ténor moderne en dehors des précités. Il est de ceux dont les improvisations racontent une histoire, en quelques chorus bien cadrés, qui ne durent pas des heures et où l'essentiel  est dit avec chaleur, puissance et conviction.

Je n’aurai garde pour être complet, outre les lignes et la  solide pulsation prodiguées à la  basse par Sébastien Lamine, d’omettre tout au long de la prestation du quintet, tant son drumming est précis, efficace et percutant dans ses moindres ponctuations, le batteur Stéphane Chandelier dont le style et l’inspiration puisée  quelque part entre Philly Joe et les deux Art –Taylor et Blakey– siéent à merveille en relance et commentaire des propositions mélodiques et rythmiques de la front line. 




Le set trouvera sa conclusion avec  « Salute to the Bandbox », brillant hommage mené d’alerte manière  à Gigi Gryce son compositeur, laissant les heureux spectateurs venus au Fola, dont votre serviteur, ravis et comblés de tant de talent de technique et de swing  au service d’une musique dont il faudrait être sourd , totalement inculte ou conditionné par la grande pauvreté du mainstream ambiant et dominant  pour ne pas l’apprécier comme elle le mérite. 

Ayant eu le plaisir échanger quelques mots entre les deux sets et à la sortie avec Fabien Mary dont les lignes mélodiques souples et sinueuses sont pour moi un véritable enchantement, pour l’impression qu’il me donne à chaque fois en fermant les yeux d’entendre, comme s’ils étaient encore là, Fats Navarro, Dizzy Gillespie, Clifford Brown, Lee Morgan et Kenny Dorham.  

Je me permets de renouveler ici à son endroit mon admiration et mes remerciements de porter si haut ce jazz-là, que j’aime entre toutes ses formes, pour en avoir saisi il y a bien longtemps  en un éclair toute la puissance expressive et la beauté dans  l’émission de Frank Ténot « Pour ceux qui aiment le jazz », en écoutant un soir  s’envoler dans la nuit aux côtés de Charlie Parker la trompette d’un certain Miles Davis.

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