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dimanche 27 mars 2011

Wes Montgomery, Full House

J'ignore si les habitués du club Tsubo à Berkeley en Californie , ce 25 juin 1962,  s'attendaient ce soir là à vivre de si mémorables instants, toujours est-il que nous avons par ce disque la grande chance de pouvoir les vivre à nouveau. La fabuleuse section rhythmique de Miles Davis composée de  Wynton Kelly, Paul Chambers et Jimmy Cobb  était en ville ce soir là, avec deux invités de marque, Johnny Griffin au sax ténor, et  le génie  légendaire de la guitare de jazz que fut et que reste aujourd'hui Wes Montgomery.


Sous  les  exclamations et les encouragements d'un public manifestement enthousiaste, le guitariste et le saxophone ténor  enchaînent sans la moindre baisse de régime des improvisations débridées, dans  S.O.S., composition originale de Wes Montgomery et un  Blue n' Boogie  d'anthologie, où il ne faut surtout pas manquer le solo de Wynton Kelly, juste avant l'entrée d'un  Johnny Griffin  exubérant comme à l'accoutumée.

Jimmy Heath. On the trail

Dans mon billet précédent j'évoquai ces disques qui en quelque sorte se bonifient avec le temps, méconnus lors de leur sortie, mais  qui deviennent  culte pour les happy few qui les connaissent. "On the trail", du saxophoniste Jimmy Heath, enregistré en 1964 à New York, est de ceux-là. On l'entendait déjà avec Blue Mitchell et  il  semble exister  sur le plan humain et musical, une grande affinité entre les deux hommes si l'on s'en tient au nombre de sessions dans lesquelles il apparaissent ensemble.



Les Heath, Jimmy, Albert et Percy sont trois frères, et le batteur de la session est Albert, (Percy est quant à lui un bassiste de tout premier plan, pilier entre autres du Modern Jazz Quartet) . Ici le soutien à la basse est  assuré par Paul Chambers, grande figure de la contrebasse que l'on retrouve dans  énormément de sessions de l'époque, tant il était sollicité, pour d'évidentes raisons, ampleur, profondeur du son et "groove" puissant au service du soliste.

Le disque commence par le thème éponyme, "On the trail" dont je m'étais toujours demandé d'où il provenait, et composé par un certain Ferdé Grofé. J'ai fini par apprendre  (merci google et Wikipédia) que Ferdé Grofé était un pianiste et compositeur américain (1892-1972), et qu' "On the trail"  faisait partie d'une suite symphonique intitulée "Grand  Canyon" datant de 1931. Je suis même allé jusqu'à me procurer l'album publié par Naxos ou l'on trouve l'original, et qui est en effet une vaste évocation musicale des grands espaces de l'ouest américain. La musique y est d'une belle ampleur, et son ambition descriptive ravira les amateurs de (très belles) musiques de film.


L'intro de la  version jazzée de Jimmy Heath reste  fidèle dans l'esprit à cette impression de nonchalance paisible et décontractée propre  au thème original, censée évoquer avec un peu d'imagination la progression cahotante sur la piste du chariot des pionniers. Dés la fin de l'exposé du thème, l'improvisation reprend  ses droits après le break, qui permet au saxophoniste de se lancer dans  un chorus d'une intense effervescence,  propulsé par  une section rythmique  tournant   à plein régime.

Les autres thèmes incluent  "All the things you are", support d'improvisation de prédilection  pour les musiciens du be-bop, deux très belles ballades, au feeling nostalgique et poignant, "I should care" et "Vanity", une célèbre composition de Jimmy Heath, "Gingerbread Boy" reprise par Miles Davis dans son "Miles smiles", et pour finir deux compositions originales à la cambrure typiquement hard bop comme je les aime, "Cloak and dagger" et "Project  S".  Du fait de son instrumentation sans doute, et de la présence de Paul Chambers et de Kenny Burrell, je  retrouve tout à fait dans cette séance l'esprit qui préside à cette autre référence absolue  de la discographie qui vit s'associer pour Prestige  ce même  Kenny Burrell et un certain John Coltrane.



Rien n'est plus instructif qu'une écoute comparée de ces  deux enregistrements pour mettre en évidence à  la  fois la proximité manifeste  et les traits distinctifs du style de chacun des deux saxophonistes. Entre autres choses et sans même parler du phrasé, là où le son de Coltrane est plein et dense, celui de Jimmy Heath possède une sorte de grain caractéristique, un je ne sais quoi d'impalpablement texturé, de "crénelé" , (bizarrement je ne trouve pas d'autre mot), qui a toujours été la marque de son individualité. On touche d'ailleurs là à la fois à cette évidence et ce mystère du jazz, où la singularité  d'un corps passe entièrement dans la musique, la rendant entièrement spécifique et inimitable.

samedi 26 mars 2011

Un très grand " bon petit disque " de Blue Mitchell

Une de nos plaisanteries favorites, avec mon copain Roland, lui aussi amateur d'excellente musique et fin connaisseur de blues et de british rock, était de catégoriser nos disques respectifs en "pur chef-d'oeuvres", "essentiels", "indispensables",  et autres "raretés", auxquels je m'empressai d'ajouter celle des "bons petits disques", expression utilisée au cours  des mémorables séances de blindfold test qui avaient lieu chez un autre ami, Jean Paul Florens, prof de jazz à Marseille et par ailleurs excellent guitariste.

Il s'agissait d'identifier tous les musiciens jouant sur les morceaux que chacun venait tour à tour proposer à la sagacité des autres. C'était surtout une occasion unique de découvrir de très nombreux "bons petits disques", bien évidemment beaucoup moins connus que le "So What" de Miles Davis. C'était aussi l'époque où  le collectionneur avait beaucoup plus difficilement accès qu'aujourd'hui aux albums originaux publiés aux Etats-Unis sur les labels Prestige, Blue Note,  Riverside, Contemporary et d' autres moins connus comme Argo, Pacific Jazz ou Vee Jay.

Or il se trouve que certains "bons petits disques" finissent par devenir avec le temps et l'écoute répétée, de très grands disques, accédant ainsi au statut d' "essentiels", voir même d' "indispensables".

Ce sont peut-être ceux-là que l'amateur finit par affectionner autant sinon plus que des chef-d'oeuvres plus notoires et ceux là aussi que probablement il finirait par emporter sur la fameuse île déserte (ce qui au passage soulève immédiatement la question: mais comment va-t-il pouvoir y brancher son ipod ?).


C'est sûrement le cas de ce "Blue Soul", une session dirigée par le trompettiste Blue Mitchell, et enregistrée en septembre 1959 pour Riverside, label mythique fondé par Orin Keepnews dans ces années là. La pochette originale de l'édition vinyle est en elle même un superbe collector, avec sa typo en couleurs sur une très belle  photo en noir et blanc de Blue Mitchell.

Le contenu est quant à lui un véritable régal, à commencer par "Minor vamp" et son démarrage au quart de tour par la seule ligne de basse de Sam Jones en prélude à l'énergique entrée en scène du leader, suivi d'un motif répété (vamp) au trombone et sax ténor. Pendant le chorus de Wynton Kelly, aisément reconnaissable à sa manière unique, à la fois légère et dansante de faire rebondir la mélodie de mesure en mesure, le tandem basse batterie tourne à plein régime et swingue avec une intensité croissante qu' accentuent facétieusement les doubles rim shot frappés sur le rebord de sa caisse claire par un Philly Joe Jones très en verve.

Le reste du disque est à l'avenant, avec une mention spéciale pour "Nica's Dream", cette composition de Horace Silver, qui est l'un des plus beaux thème souvent repris au répertoire des jazzmen. Elle vient rappeler que Blue Mitchell, en compagnie de Junior Cook puis de Joe Henderson fit partie de la formation du pianiste de 1959 à 1964, contribuant à ces disques devenus depuis des classiques, sur lesquels je ne manquerai pas de revenir.

1959 Finger poppin, Blowin the blues away
1960 Horace-scope
1961 Doin' the thing at the Village Gate
1962 Tokyo Blues
1963 Silver's Serenade
1964 Song for my father

vendredi 25 mars 2011

Barry Harris at the Jazz Workshop

Et voici un des joyaux de ma CDthèque à présent, "Barry Harris at the Jazz Workshop", enregistré les 15 et 16 mai 1960 à San Francisco. On s'y retrouve plongé dans l'ambiance typique d'un club de jazz, avec bruits de conversations et applaudissements. On y entend un trio formé de Barry Harris au piano, Sam Jones à la contrebasse et Louis Hayes à la batterie. C'était à l'époque la section rythmique de Nat et Cannonball Adderley,  sur la plupart des grands disques enregistrés par les  deux frères.



Le set s'ouvre par un prometteur "Is You Is or Is You Ain't My Baby?"  avec un efficace accompagnement aux balais de  Louis Hayes, qui se révèle ici, comme il le fera plus tard avec Oscar Peterson, un des meilleurs spécialistes de cet outil si particulier, parfaitement adapté au jeu en trio, et que j'affectionne tout particulièrement.

Ainsi confortablement soutenu,  Barry Harris y déploie une ligne mélodique chantante  et décontractée. Tout est comme il doit l'être, et sa  musique coule naturellement, avec une superbe évidence, marque des grands maîtres. Je ne suis pas seul à tenir Barry Harris pour un des plus grands phares de l'instrument, dans la tradition inaugurée par Bud Powell, le pianiste de Charlie Parker, dont il est  le plus proche héritier. Malgré tout, en dehors d'un public d'inconditionnels, il reste  encore à mon sens aujourd'hui trop méconnu et sous-estimé.

Cette session californienne, paradoxalement  emblématique d'un jazz dit "hard bop" plutôt pratiqué à cette époque sur la côte est, pourrait tout aussi bien appartenir à la tradition  décontractée du style "West Coast".  Mais compte tenu des croisements, des échanges et influences mutuelles, cette opposition tranchée entre un Ouest "cool" et un Est effervescent parait à présent bien artificielle, alors qu'elle suscita de grands  débats dans le petit monde de la critique de jazz de l'époque.

Barry Harris quant à lui est natif de Detroit, berceau comme Philadelphie, d'une école de musiciens au style très caractéristique comme Kenny Burrell, Doug Watkins, Louis Hayes, son batteur  dans le disque, ainsi que son ami Tommy Flanagan, dont il est toujours  resté très proche, humainement et musicalement.

Le reste de la soirée est tout  aussi enthousiasmant, tant par le choix des thèmes (un magnifique "Star Eyes", "Moose the Mooche", de Charlie Parker, "Lolita", une composition originale du pianiste) que par
la respiration et l'élégance des improvisations. Ici en liberté, cette section rythmique d'exception, une des plus swinguantes  de toute l'histoire du jazz (1) délivre le meilleur d'elle même. Louis Hayes ponctue, pulse sur la grande cymbale, la basse de Sam Jones, tendue,  ronde et  élastique,  ronronne  pendant que sous  les doigts d'un Barry Harris en état de grâce, naissent de longues lignes souple et sinueuses, comme un chant profond inspiré par ce qu'il nomme lui même "the spirit of be-bop".

Que demander de plus ?  Ne passez surtout pas à côté de cette occasion de découvrir le jazz détendu et jubilatoire de  trois grands maîtres au sommet de leur art,  soudés dans un évident plaisir  de jouer ensemble qui ne demande qu'à devenir le nôtre à les écouter.

(1) sans oublier naturellement  les deux formidables  sections rythmiques  qui accompagnèrent  Miles Davis dans les années soixante,  respectivement   Red Garland, Paul Chambers, Philly Joe Jones, et  Wynton Kelly, Paul Chambers, Jimmy Cobb.