mardi 15 août 2017

Pour l'amour des grosses machines à swing...

Et pour le grand éclair 
D’un orchestre d’enfer
Qui éclate en plein ciel
Aussi chaud qu’un soleil
Moi j’ai le Cœur qui Jazze...

Ce billet est dédié à mon ami Roland Seiller qui nous a quittés il y a tout juste un an et avec lequel  j’ai partagé  tant de fabuleuses expériences de jazz en direct et en particulier lors du Festival de Big Bands de Pertuis auquel nous nous faisions une joie d’assister tous les ans au mois d’août. 



Le Big Band de Pertuis avec Alice Martinez

Nous y avons écouté ensemble tout ce qui se fait de mieux dans le genre sur la scène du jazz français, dont Gérard Badini, Philippe Laudet, Michel Pastre, Laurent Mignard et jusqu’au formidable Brussels Jazz Orchestra avec Philippe Catherine.


Cassiopée/Sagittarius A
par le Jazz Odyssey de Philippe Laudet

Le titre de mon  dernier billet du Cœur qui Jazze aura pu surprendre. 

Qualifier un concert de jazz en grande formation   d’ « expérience  existentielle sans égale »,  ne serait-ce pas un peu forcer le trait et surévaluer un style de musique devenu désuet, somme toute mineur et en tout cas minoritaire à l’heure des playlists Spotify d’une banalité et d’un conformisme effroyables ? 

Le Savoy Ballroom, temple de la danse 
et du Lindy Hop dans les années 20

Il est un fait que ces grosses machines, apparues dans un contexte de danse et de divertissement  dans une Amérique se relevant du traumatisme de deux guerres, ne pourront  jamais tout à fait se soustraire pour les ignorants et les sourds d'oreille au soupçon de facilité et  de futilité sinon de commercialisme, dans des relations incestueuses avec ce que l’on nomme là-bas l’entertainment et ici la variété et le showbiz.


Count Basie et Frank Sinatra

Qui serait pourtant assez stupide aujourd’hui pour affirmer  que le jazz  en grande formation ne serait que la version diluée et abâtardie,  pour tout dire commerciale,  de celle, noble et jouissant d’un certificat d’authenticité d’un jazz en petite formation  à l'instrumentation resserrée ? Il en représente au contraire la quintessence, pour reprendre le titre d’une composition de ce maître du genre qu’est Quincy Jones.


Quincy Jones Big Band

Au même  titre que le prestigieux orchestre symphonique se situe tout en haut de la hiérarchie des configurations instrumentales en musique classique,  même s’il en existe de plus élitistes, telles le  trio pour cordes et piano ou le quatuor à cordes,  le grand orchestre de jazz constitue le fleuron emblématique de ce qu’il est à présent convenu d’appeler la grande musique classique nord-américaine.

Jimmy Lunceford: Rythm is Our Business

Ici,  les authentiques génies qui en marquèrent l’histoire s’appellent Jimmy Lunceford, Duke Ellington, Count Basie,  et plus près de nous Quincy Jones et Gil Evans pour n’en citer que quelques-uns. Le travail de l’écriture y est prépondérant et ce sont ces hommes de l’ombre, les arrangeurs tels Billy Strayhorn pour le Duke, Benny Carter, Neal Hefti et Sammy Nestico pour le Count, Marty Paich ou Bill Holman pour eux-mêmes, qui détiennent le pouvoir d’en déployer  les fastes sonores et les couleurs chatoyantes. 


Count Basie accompagne Frank Sinatra

Il est notoire qu’avant que la vague pop-rock ne déferle sur l’Amérique et le monde entier, la musique des Big Bands, venue des Ballrooms où elle avait pour fonction de divertir et faire danser, s’entendait partout. Elle  était au spectacle, au cinéma, à Hollywood, à Broadway. Elle fut même enrôlée pour soutenir le moral des troupes constituant pour nombre de musiciens un important sinon exclusif débouché. 

Depuis elle cristallise tout un imaginaire  où se retrouveraient péle mêle les robes longues des danseuses dans les grands hôtels, au bras d’hommes en smoking, les ambiances urbaines nocturnes des films où se poursuivent détectives et criminels, les shows pailletés des casinos de Las Vegas, les crooners dans les projecteurs à  la Frank Sinatra.  Quoi de plus emblématique à cet égard que le final de Liza Minelli dans le New York, New York de Martin  Scorsese ? 

Naked City Theme et Street of Dreams:
arrangement de Nelson Riddle

Comme l’a rappelé François Laudet sur la scène du Festival de Big Bands de Pertuis entre deux morceaux du répertoire de sa formation, il fut un temps aujourd'hui révolu où l’orchestre de Buddy Rich se produisait régulièrement dans les émissions de la télévision américaine. Dans les années soixante, une partie  notoire de la crème du jazz français de l’époque pouvait  se retrouver dans les rangs de l’orchestre de Pierre Porte chargé d’accompagner le show dans les émissions de Maritie et Gilbert Carpentier.


Buddy Rich dans le Johnny Carson's Show

On se doute fort bien qu’assurer la pérennité du genre à notre époque ne doit pas être une mince affaire sur le plan économique, sans même parler de la somme de travail, de répétitions et d’organisation pesant sur le leader et ses musiciens. 

Heureusement et pour le plus grand bonheur de ceux qui comme moi l’apprécient particulièrement, la tradition des grandes machines à swing perdure et sait rencontrer son public. On se souvient de  Claude Bolling ou plus récemment de Michel Leeb qui, profitant de  sa notoriété d’humoriste contribua à populariser le genre, un peu comme le fit au cinéma Jerry Lewis avec son  désopilant playback sur le « Blues in Hoss Flat »  de Count Basie.

Jerry Lewis: Blues in Hoss Flat

On n’imaginerait pas aujourd’hui, à la télévision, la prestation de telle ou telle icône  de la chanson française sans que ne lui soit déroulé, pour l’accompagner en direct, le luxueux tapis d’une grande formation. Ceci est même, pour la plupart d'entre elles, devenu un brevet de qualité et de sophistication.

Si je  devais en  faire l’inventaire, mes souvenirs les plus marquants d’émotions musicales auraient toujours quelque chose à voir avec les grands orchestres, que ce soit celui de Duke Ellington  avec ses chaussettes violettes attaquant « Take The A Train » à l’auditorium de la MJC de Grenoble, celui du Kenny Clarke Francy Boland Big Band à Chaillot ou bien le fabuleux Thad Jones Mel Lewis Big Band à la Maison de la Radio,  au moment où toute la section des saxes, emmenée par Jérôme Richardson, se lève et démarre le somptueux unisson de « Groove Merchant ». 


Thad Jones Mel Lewis Big Band:
The Groove Merchant

Mon ami Roland aurait eu, j’en suis sûr, un large sourire en écoutant cette année le Big Band de François Laudet. Son fils William de onze ans, ainsi que sa sœur Marie, avaient le même à la fin du concert. À l’heure où leurs potes écoutent du mauvais rap, ils viennent de découvrir Buddy Rich, dont ils ont regardé en boucle sur YouTube les vidéos dès le lendemain. William a même  dit « il n'est pas humain  pour jouer aussi vite ». À la rentrée il commence la batterie et dira à sa prof en lui montrant le CD dédicacé par  François Laudet,  « C'est comme ça que je veux jouer » .

dimanche 13 août 2017

De l’écoute d’un Big Band en direct considérée comme une expérience existentielle sans égale...

11 août 2017, 21 h 30, enclos de la Charité à Pertuis. Sur la scène le Big Band de François Laudet attaque le  premier arrangement de la soirée. Il s’agit de «Wind Machine » ,  une composition  vive et puissante de Sammy Nestico pour Count Basie que Buddy Rich avait inscrit au répertoire de son orchestre.



On sait dès les premières mesures de l’établissement du tempo que ce sera du lourd quand toutes les sections exposent le thème et que  commencent  à rouler la caisse claire, chanter les toms, exploser le son profond de la grosse caisse et fuser les éclairs des cymbales. 



Ça claque, ça pétarade, ça vrombit, les «pains » distribués par Francois Laudet derrière sa magnifique Slingerland blanche ponctuent l’ensemble avec une diabolique précision. Sagement assis dans les rangs  de leurs sections les solistes quittent leur siège l’un après l’autre pour un court solo à l’avant-scène, alors que tout en  haut se lèvent les trombones pour un passage à sourdine mi bouchée. 

C’est curieux comme le lexique utilisé pour parler d’un grand orchestre de jazz peut  emprunter aussi bien   à celui des machines, que ce soit dans le domaine de l’automobile ou de l’aviation, dont on notera au passage que François Laudet est féru,  que dans celui du monde animal, le même aimant tout autant que l’auteur de ces lignes à s’entourer de chats. 

Ne dit-on pas en effet que de ces grosses  machines  à swing qu’elles sont bien huilées, qu’elles tournent comme un moteur de Lamborghini ou le Rolls-Royce Merlin d’un Spitfire de la seconde guerre mondiale, mais aussi qu’elles ronronnent, feulent et rugissent aussi bien qu’un chat ou un tigre qu’on réveillerait soudain ? 

Il y a dans ces métaphores comme un mélange contradictoire en apparence de notions de souplesse féline décontractée, de puissance et  et de précision quasi militaire dans la discipline des sections.


Car cette musique au cordeau,  figurez-vous, en dépit où plutôt à cause de la rigueur qu’elle impose à ceux qui s’en font les servants est l’une des plus sensuelle et jouissive qui soient, ajoutant à la satisfaction procurée comme à la parade  par un ordonnancement bien réglé  la fascination d’observer le corps frémissant et musculeux d’une panthère s’apprêtant à bondir sur la plus haute  branche. 

C’est ce qui se passe au début du second morceau, « Basically Blues » sur un confortable tempo médium élastique à la Basie, avant que ne se déchaînent les riffs  bluesy des sections de  cuivres et de saxophones juste après une entrée en matière pleine de swing du piano aérien de Carine  Bonnefoy, formidable interprète et compositrice que j’ai le plaisir et la surprise de retrouver là.

Revenons à présent pour un compte rendu plus traditionnel à l’essentiel de ce qu'il convient de souligner pour donner à ceux qui n’y étaient pas une idée de ce concert au plus haut point  mémorable en dépit du petit vent un peu frais soufflant à  Pertuis ce soir sur les chemises exotiques des musiciens.



Ce Big Band est une réédition de la grande formation une première fois réunie en 1992 par François Laudet en hommage à  son héros et mentor, ce monstre de l’instrument que fut Buddy Rich à l’occasion pour cette fois de ce qui eût été son  centième anniversaire. Le « personnel » comme on dit, de l’aveu même du « patron » s’en est trouvé rajeuni et féminisé ce qui ne peut que ravir l’infatigable défenseur que je suis de la cause d’un au jazz au féminin .




C'est ainsi qu'à la droite  du pupitre des saxes, j’entends pour la première fois en direct la formidable saxophoniste baryton Tullia Morand. La voici marcher à son tour avec  Céline Bonacina sur les pas de Pepper Adams et autres maîtres de ce superbe  instrument au registre si profond et si chaleureux.

Côté coulisses, Judy Weckstein  vient en renfort de la section au puissant trombone basse.

En compagnie  d’anciens  gentiment charriés par le boss, dont le très excellent Thomas Savy au sax ténor, Cédric Caillaud à la contrebasse et Nicolas Peslier à la guitare, on découvre une nouvelle génération de jeunes improvisateurs  et improvisatrices s’abreuvant manifestement  aux meilleures sources. 

Le saxophoniste alto  Esaie Cid veut de Barcelone atteste s’il en était besoin de la toute particulière vitalité du jazz en Catalogne  depuis l’époque du grand Tete Montoliu.

Pour n'oublier personne, voici la liste complète trouvée sur la page de François Laudet des musiciens du FLBB avec les liens sur leurs sites respectifs :

Carine Bonnefoy, Nicolas Peslier, Cédric Caillaud, Thomas Savy, Xavier Quérou, Cid Esaie, Matthieu Vernhes, Tullia Musique (Morrand), Martin Berlugue, Marc Roger, Martine Degioanni, Judith Weckstein, Sophie Keledjian, Michel Feugere, Julien Ecrepont et Malo Mdg (Mazurié)



Quant au  répertoire, il reprend des arrangements classiques  de Buddy Rich déjà présents dans les quelques albums devenus rares du François Laudet Big Band principalement en première  partie « Wind Machine » , déjà cité, de Sammy Nestico, «  Basically Blues » , « Chicago » avec en solo  Nicolas Peslier  à la guitare et Martin Berlugue au trombone. 

Pour la suite et la  fin de l’enthousiasmante  prestation pertuisienne du  FLBB nous sont proposés  des arrangements plus tardifs de l’orchestre de Buddy Rich, de la période 70-80 peu avant sa disparition en 1987, dont le « Groovin’ Hard » de Don Menza, le fameux «  Love  For Sale »  de l’album « Big Swing Face », « Away we go », le « Machine » de Sam Harris, « Party Time » du grand arrangeur et saxophoniste  Bob Mintzer, et juste après un bel arrangement de Bill Holman avec deux flûtes, le « Hoe Down » d’Oliver Nelson et pour finir  en rappel et en beauté  un coruscant et jubilatoire «  Sister Sadie », composition bien connue de Horace Silver. 


Je me souviens comme si c’était hier  du véritable  choc que fut l’occasion d’entendre pour la première fois en direct au Festival d’Antibes Juan les Pins le Big Band de Count Basie. L’orchestre était là au grand complet sur la scène de la Pinède Gould quand éclata sous les étoiles le Whirly Bird de Neal Hefti, propulsé par les « pêches » faramineuses de son batteur Harold Jones. Je me souviens à jamais du somptueux « Splanky » avec le saxophone d’Eddie Lockjaw Davis à la sonorité tout à la fois rauque et suave,  s’élevant  au dessus du lancinant balancement du riff principal et faisant lentement monter la tension jusqu’à l’explosion finale des cuivres et de la batterie. 




Jubilation de la pulsation, allégresse de se  sentir battre le coeur à l'unisson  de la section rythmique, euphorie de l’instant et de se sentir en vie, c’est très précisément là l’expérience existentielle revitalisante et à nulle autre pareille d’écouter  en direct une grande formation de Jazz. Le Festival de Big Bands de Pertuis dont s’annonce la trentième édition reste un des rares endroits au monde où comme ce soir avec le Francois Laudet Big Band s’offre à profusion ce privilège.

vendredi 5 mai 2017

En hommage à Hank Mobley... Le septet d'Olivier Pinto

En prélude à  un proche réveil  printanier, le "Coeur qui Jazze" sort un moment de sa torpeur hivernale pour attirer l'attention de ses lecteurs sur deux vidéos YouTube après qu'elles ont été portées à ma connaissance par mon ami Jean-Jacques Pinto.

On y découvre le septet de son neveu, le bassiste Olivier Pinto, dans une passionnante entreprise consistant en l'arrangement pour une formation de quatre cuivres de "This I Dig of You" ainsi que de "My Groove Your Move", deux compositions du grand saxophoniste ténor Hank Mobley dont une photographie en pleine action captée en 1968 à l'American Center du Boulevard Raspail à Paris orne l'en-tête de ce blog.

Hank Mobley, Dizzy Reece, Slide Hampton. Paris TNP 1969.
© Marc Arondel

"This I Dig of You" est une des perles de "Soul Station" (BLP 4031) , avec une section rythmique de rêve (Wynton Kelly, Paul Chambers, Art Blakey) et unanimement reconnu aujourd'hui par les amateurs et les musiciens comme un des chefs-d'oeuvre du catalogue Blue Note.



"My Groove Your Move" appartient pour sa part à "Roll Call" (BLP 4058) le deuxième  chef-d'oeuvre enregistré par Hank Mobley pour Blue Note, avec le même personnel et l'appoint du trompettiste Freddie Hubbard. C'est un thème flamboyant alla Jazz Messengers, bien dans l'esprit de cet âge d'or du Hard Bop mâtiné de funk, de blues et de soul que l'on redécouvre aujourd'hui dans leur chaleur et leur  spontanéité restées intactes.



Hank Mobley aura vécu deux ans à Paris, et c'est entre autres au Chat Qui Pêche à cette période  que j'eus la chance  de l'écouter. Je fais depuis partie de la confrérie  trop restreinte  hélas de ses admirateurs inconditionnels. Il nous aura quittés il y a maintenant trente et un ans à Philadelphie, mais ses nombreux disques portent toujours le témoignage de sa musique et de ses compositions, dont j'ai pu constater qu'elles  connaissaient, depuis la reprise en 1988 de "Funk in Deep Freeze" par John Zorn, George Lewis et Bill Frisell un regain d'intérêt croissant auprès des nouvelles  générations de jazzmen.


Il m'est impossible de ne pas évoquer à nouveau ici la reprise vocale par l'enthousiasmante Camille Bertault du chorus de Hank Mobley dans "If I Should Lose You", standard également enregistré au cours de la session "Soul Station".



De la même manière en 2003, le chanteur George V. Johnson avait  entrepris de composer des paroles, y compris note pour  note sur les solos dans la grande tradition du "vocalese"  de près d'une quarantaine de compositions de Hank Mobley devenues des classiques. En voici après l'original un exemple sur "East of the Village" figurant dans l'album "The Turnaround" (BLP 4186).



Je signale également "A Tribute to Hank Mobley and Grant Green" du batteur autrichien Bernd Reiter avec le saxophoniste Eric Alexander. La formation  a été entendue plusieurs fois en France en particulier cette année au Duc des Lombards à Paris. Un album a été enregistré pour la compagnie SteepleChase, mais est devenu difficile à trouver. Il est attendu le 26 novembre prochain dans le cadre d'un concert organisé par l'association JazzAisneCo présidée par mon grand ami Denis Lefèvre.


Concernant concerne la postérité de Hank Mobley auprès des plus jeunes il semble que la relève est assurée à écouter  Zaq Davis (quatorze ans ) exposer à la trompette "My Move Your Groove" à partir du relevé disponible sur le site jazzleadsheet.com et sur l'original préalablement enregistré sur Garage Band.



On trouvera par ailleurs cette longue et passionnante  interview de Hank Mobley du 17 août 1973 publiée dans Down Beat.



ainsi que sur ce blog mon billet intitulé "Solitude de Hank Mobley, retraçant ma fugitive et inoubliable rencontre avec ce géant du jazz à la sortie du "Chat qui Pêche", un soir de pluie, il y aura bientôt cinquante ans.


vendredi 16 septembre 2016

Wes, en vers et contre tout... (Un poème de Jean-Jacques Pinto)

POÈME À WES



Acrostiches : JOHN LESLIE "WES" MONTGOMERY

Qu'on me passe la hardiesse de la licence poétique du premier vers, et la rime interne à l'hémistiche du dernier vers, puisqu'il est impair)


J'avois seize ans à peine et n'aimois point le "Jozz"
On jouait du Yéyé, les Beatles, les Shadows ...
Hormis Elek Bacsik avec son Blue Rondo,
Nul jazzman ne m'avait imposé son credo.
Le batteur de mon groupe un jour me fit ouïr
En aparté un son dont le seul souvenir
Suffit à raviver l'émoi qui fut le mien,
Le son qui escorta désormais mon destin :
Il s'agissait de Wes, au meilleur de sa forme,
Et peu de temps, hélas, avant qu'il ne s'endorme.
Wes réinventa tout, parfait autodidacte,
Et son sens du phrasé, il le mettait en acte,
Surprenant d'invention, mais toujours mélodieux.
Mimant tout un orchestre, il mêlait dans son jeu
Octaves, riffs de Blues et chorus en accords.
Nul rival n'aurait pu le surpasser alors
Tant il avait de punch, de talent, de brio !
Guitare ? ou saxophone ? ou trompette ? ou piano ?
Ou voix scattant, swinguant ? La question se posait ...
Maintenant il est loin, mais nous a tant légué !
Et Benson, Ritenour, Martino, Metheny
Reprennent le flambeau du modeste génie.
You're the best forever, tu restes le meilleur !


© Jean-Jacques Pinto, 2009. Tous droits réservés.


jeudi 15 septembre 2016

En hommage à Toots Thielemans, un poème de Jean-Jacques Pinto

Avec « Louie », « Charlie », « Lester Young », « Chet », « Clifford Brown, le roman d'un enfant sage », « Miles Davis », « Bill Evans », « Jack Teagarden : Pluie d'étoiles sur l’Alabama », « Frankie, le sultan des pâmoisons », « Paul Desmond ou le côté féminin du monde », ainsi que « L’étrange destin de George Général JR. dit Gigi Gryce » dont on trouvera ici le compte rendu sur ce blog, on doit à Alain Gerber d’avoir inventé le genre littéraire du roman de jazz sur le mode de la fiction autobiographique.  



Mon ami Jean-Jacques Pinto pourrait bien pour sa part avoir inauguré celui du poème de jazz. La disparition récente de Toots Thielemans lui a donné l’inspiration de composer un très bel hommage versifié que le Coeur qui Jazze est heureux de publier avec sa permission.




À Jean-Baptiste “Toots” Thielemans, guitariste et harmoniciste de Jazz

Quatre-vingt quatorze ans : tu t’endors, Jean-Baptiste.
Le monde musical s’éveille un peu plus triste
Une semaine après qu’un vibrant vibraphone
De Jazz aussi s’est tu : vous saviez, toi et lui
Faire sonner vos lames, et résonner nos âmes
De mélodique swing. Oui, Bobby Hutcherson
Et toi, en ce mois d’août, nous laissez dans la nuit
D’une planète folle à ses excès livrée,
Alors que vous montez là-haut, dans l’Empyrée 
Où brillent les « All Stars » : Musical Hall of Fame… 

Tu tètes... Louis Armstrong, t’abreuves de Django 
Reinhardt, par qui te vient l’amour de la guitare. 
Puis les States — où tu croises Hank Jones et Tristano — 
Te mettent dans le cœur ce qui t’attend plus tard :  
Un parcours où le souffle prendra le relais 
Des doigts qui sur le manche ont déjà du talent, 
Puisque suivre Goodman est... l’occasion Benny 
Pour lancer ta carrière ! Et tu côtoies les grands : 
George Shearing, Eldridge et Zoot Sims, sans parler 
Du groupe de Charlie Parker (Philadelphie) ! ! ! 

Lena Horne — et son chant, que tu accompagnas, 
Te donna-t-elle envie d’utiliser ta bouche 
Pour siffler les chorus que tes doigts sur la touche 
Improvisaient ? De là, l’harmonica ? 
Non, car tu en jouais déjà pendant la guerre : 
Son beau timbre, qu’un film noir t’avait fait goûter, 
Et son petit volume alors te décidèrent : 
Ce serait ton saxo de poche, à emporter 
Partout, pour que l’idée mélodique impromptue
Puisse être à tout instant sur lui réalisée ;
Non seulement les thèmes au lignes élégantes
Mais aussi les impros, inspirées et swinguantes !
Tout cela sous-tendu par une oreille aiguë,
Formée aux intervalles, aux accords délicats...
Car c’est une évidence pour qui te connaît,
“Toots”, que tu as toujours fait de l’harmonie... cas !

Ray Bryant, Kenny Drew, puis George Arvanitas
Au piano t’accompagnent : avec eux, tes albums
Font connaître au public le soliste de classe
Que tu es devenu sans user du… piston
— À part celui qui sert à fair’ les demi-tons !
Sis sur ton tabouret, tel un lutin, un gnome,
Sur la scène tu es… prestidigitateur,
Car, soufflant dans ta main, tu nous fais apparaître
Les rubans colorés, pleins de mille couleurs,
De tes phrases tantôt alertes, stimulantes, 
Tantôt énamourées, douces et caressantes,
Venant nous émouvoir au profond de notre être…

T’avait-il inspiré ? La même année, plus tôt*, . . . . . . . . . . . . . .*en 1962
« Le Jazz et la java » de Claude Nougaro
Mêlait dans ses paroles les deux adversaires… 
Toi, faisant la synthèse entre “Blues” et “musette”,
Tu nous crées ce chef-d’œuvre intitulé « Bluesette »
Qui, lié à ton nom comme le Boléro
À celui de Ravel, fait le tour de la Terre !
C’est deux années plus tard qu’à la télévision
J’assiste, émerveillé, à une prestation
Où quatre musiciens — ce sont Elek Bacsik,
Sacha Distel, Boulou Ferré, Baden Powell —
Prennent un grand plaisir à jouer ta compo…
J’en ai depuis harmonisé le thème, et elle
Figure en bonne place à mes concerts publics. 

Si nombreux ont été tes exploits par la suite
Qu’on n’en peut parcourir ici les références !
… On a pu voir rimer Thielemans et Evans
— Bill — dans « Affinity », en soixante dix-huit,
Avec Larry Schneider et Marc Johnson. Batteur :
Zigmund — Eliot, pas Freud ! ! ! Bête plaisanterie !
… Avec le Shirley Horn Trio : « For my lady » ;
… Le Brésil tout entier t’invite, quel bonheur,
Dans « The Brasil Project » ; … et même au cinéma
Se savoure le son de ton harmonica.
J’ai eu, un jour d’antan, l’inestimable chance
De te voir en concert, Toots, à Aix-en-Provence,
Seul face à un big band : comme en un concerto,
Tu donnais la réplique à trombones et saxos,
Et sur ton tabouret tu te balançais tant
Qu’on a craint que tu tombes, emporté par l’élan
De tes phrases lyriques, ou rythmiques, selon
Que ballade ou bien Blues en notes tu racontes…
Le Jazz avait déjà son Roi, son Duc, son Comte
Et toi, Toots, anobli, tu en es... le Baron !

Ton dauphin, que tu as toi-même intronisé,
Est digne assurément de prendre la relève :
Olivier Ker Ourio, qui en valeur a mis
De Wiener l’émouvant « Touchez pas au grisbi »,
A, de cet instrument initiateur de rêves,
Après toi, GRÂCE À TOI, retrouvé le secret.
Emmenez-nous tous deux voler dans les éthers,
Oublier avec vous les soucis de la Terre !
Nous, public enchanté, profane ou musicien,
Voulons dans votre avion, pour notre plus grand bien,
Monter, et décoller, et parcourir ce ciel
Musical, à nos corps et âmes* essentiel . . . . . . . . . . . . . . . .« Body and soul » !
Et, ce club aérien, y passer des nuits blanches,
Crier « En avant Toots ! ». Et toi Toots, Tiens-le-manche !

Jean-Jacques Pinto, ce 22 août 2016

© Jean-Jacques Pinto 2016. Tous droits réservés.

        

samedi 23 juillet 2016

Du grand art, du grand Jazz. Rhoda Scott Quartet au 2ème Festival de Jazz de Saint Etienne les Orgues

Standing ovation en fin de concert pour Rhoda Scott et son formidable Lady Quartet, une des ladies (Lisa Cat-Berro) souffrante ayant été remplacée au pied levé par Julien, trompettiste  et frère de Sophie Alour, hier soir à la Médiathèque de Saint-Etienne les Orgues. Le public était venu en nombre  et avait pu y trouver refuge pour cause d'orage, après un déménagement réalisé à la dernière minute par toute l'efficace et bénévole équipe d'animation.


Un concert attendu donc et qui a tenu toutes ses promesses. Rhoda Scott qui en maîtrise à la perfection  toutes les subtilités a fait briller de mille éclats les riches textures sonores de son Hammond B3 vintage, un instrument datant, a-t-elle confié à l'assistance, de l'année 1960. A ses côtés une “front line” d'exception avec Sophie Alour au saxophone ténor et son frère Julien au bugle. 

Sophie et Julien font partie de cette nouvelle scène du jazz français où se conjuguent technique et sensibilité au service d'une musique à la fois moderne et accessible, puisant son inspiration auprès des plus grands maîtres du jazz moderne, tels Freddie Hubbard et Joe Henderson respectivement pour le frère et la sœur.

Sophie et Julien Alour au centre,
Fred Nardin, Fred Pasqua et Hugo Lippi

Au répertoire, des compositions originales de Rhoda Scott, “Nova” en ouverture de concert, “Valse à Charlotte”,  deux standards,  “I wish I love” (“Que reste-t-il de nos amours” de Charles Trenet) avec une superbe improvisation de Sophie Alour en tempo lent  ainsi que “Polka Dot and Moonbeams” cette autre très belle  ballade de Burke et Van Heusen.

De  grands classiques ensuite de la période faste des Jazz Messengers d'Art Blakey, le “Moanin' ” de Bobby Timmons et “One by One” de Wayne Shorter,  “Adam's Apple ” de Wayne Shorter encore,  le “Driftin' ” de Herbie Hancock, le “SideWinder” de Lee Morgan, autant de “tubes” Hard Bop  de la grande période Blue Note:


Petit retour aux années trente avec le célèbre “Stompin at the Savoy” entre  deux compositions originales de Sophie Alour extraites de “Shaker” son dernier album , “Joke” et “I Wanna Move by Body”.  En guise de bis le “What I Said” de Ray Charles, avec un percutant solo de Julie Saury à la batterie  fut l'occasion au final pour toute l'assistance de se lever et d'applaudir à tout rompre un concert qui devrait rester dans les mémoires.


Pour la séance des dédicaces, à laquelle se prêtèrent de bonne grâce Rhoda, Sophie et Julie, plusieurs spectateurs étaient venus avec de précieux vinyles, dont “Take A Ladder” le tout  premier disque  de Rhoda Scott enregistré en 1969 un an après son arrivée en France. De la même façon, lui fut montré par deux résidents de Saint-Etienne les Orgues le programme d'un concert à l'Olympia datant de 1978!



Un accueil enthousiaste donc pour cette grande dame du Jazz manifestement heureuse d'avoir découvert à Saint Etienne les Orgues un public réceptif et chaleureux. Rendez-vous est donné dans un an pour une troisième édition aussi brillante et réussie.

dimanche 10 juillet 2016

La légende du B3. Cinquième partie: Un américain et une américaine à Paris, Lou Bennett et Rhoda Scott

A huit ans d'intervalle, 1960 et 1968, alors qu'aux Etats Unis l'engouement pour l'instrument battait son plein à la suite du succès commercial des disques de Jimmy Smith, deux organistes, comme ce dernier initialement influencés et formés par la pratique de l'accompagnement des chants religieux à l'église, traversent l'atlantique pour venir s'installer à Paris. Ils connaîtront l'un et l'autre une brillante carrière européenne, et pour l'une encore à ce jour puisqu'il s'agit de Rhoda Scott que nous attendons avec une grandissante impatience ici même pour la deuxième édition du Festival de Jazz de Saint Etienne les Orgues (la bien nommée en l'occurrence, même si d'après Guy Barruol et al. l'étymologie du toponyme serait plutôt à chercher du côté d'une origine latine relative à l'indication d'une source).

Lou Bennett et Rhoda Scott (1996. Source TTH)

Lou Bennett:

Né en 1926 à Philadelphie et d'origine martiniquaise par son père, Jean-Louis Benoît, dit Lou Bennett, se forme très tôt à l'orgue liturgique avec ses deux grands parents, le grand père pasteur baptiste à Baltimore dans le Maryland, et la grand mère près de laquelle il fait l'apprentissage de l'accompagnement du chant choral  à l'église, au piano et à l'harmonium. Il apprendra en outre le tuba, ce qui selon  Geoff Alexander, auteur d'une excellente étude de 50 pages intitulée “The Jazz Organ: A brief history” n'est pas sans rapport avec son goût pour les basses puissantes  au pédalier. C'est sous l'influence de Wild Bill Davis qu'il se mettra au Hammond, même si, comme le précise également Alexander, on retrouvera surtout ultérieurement  sur son jeu l'influence de Jimmy Smith.


Cordonnier le jour, musicien la nuit, c'est ainsi que Lou Bennett fera ses débuts dans les clubs de Baltimore, avant d'intégrer l'armée en 1943.  Libéré, ses tournées avec son trio dans l'est des Etats Unis le mèneront à New York et dans ses clubs de jazz,  au Minton's Playhouse et au Small's Paradide où il fera la rencontre de Babs Gonzales. On se souvient que c'est Babs Gonzales qui avait introduit Jimmy Smith auprès de Frank Wolff et d' Alfred Lion, les deux patrons des disques Blue Note. C'est ce dernier ainsi que selon une autre source Daniel Filipacchi qui l'encourageront à venir s'installer en France.


Arrivé en 1960, il ne tardera pas à être remarqué et sollicité pour l'enregistrement d'un premier disque pour RCA, “Amen”, lequel rencontrera un grand succès dès sa sortie. Ce qui suit n'est qu'un extrait, le disque devenu introuvable ou vendu fort cher en occasion se trouve à présent au catalogue de
Gallica, le site de la BnF, autrement dit en accès payant via iTunes ou Deezer dans le cadre du partenariat signé entre BnF-Partenariats et Memnon Archiving Services. Cette privatisation du domaine public avait d'ailleurs déclenché une grande polémique il n'y a pas si longtemps.



“Au Ring Side, il y avait du beau monde, dans la salle comme sur scène. La combine consistait à engager des stars pour une semaine. On pouvait avoir Chet Baker ou Sonny Rollins. Mais surtout c'était pas loin de Pleyel, alors dès qu'il y avait un concert de jazz là-bas, les types débarquaient pour boeufer en deuxième ou troisième partie de soirée. Jimmy Smith est venu comme ça.”


“En 1956, le Ring Side déménage rue d'Artois, près des Champs Elysées. Kenny Clarke devient en quelque sorte le patron, une caution très importante pour les jazzmen américains qui viennent jouer en France. On baptise ce nouveau lieu le Blue Note”

J'ai extrait ces deux passages du livre “Le Roi René”, le magnifique ouvrage qu'a consacré la romancière Agnès Desarthe à la vie de René Urtreger pour situer le contexte de cette capitale trépidante du Jazz qu'était devenue Paris en ces années là et où Lou Bennett avait choisi de s'établir. Il devint précisément dès son arrivée en 1960 l'organiste attitré du Blue Note, formant avec Kenny Clarke et le guitariste Jimmy Gourley la section rythmique maison, dévolue à l'accompagnement des jazzmen américains de passage, comme ici le saxophoniste alto Herb Geller. Il arrivera à Jimmy Gourley d'être remplacé par René Thomas ou plus tard par André Condouant. La qualité audio et video est des plus médiocre mais c'est un des rares témoignages préservés de cette période dans l'activité  de Lou Bennett.


Après encore plusieurs disques aux titres évocateurs des origines religieuses de son art, “Echoes And Rhythms Of My Church”, “Pentacostal Feeling” (en grande formation avec des arrangements signés du trompettiste Donald Byrd qui avait comme lui à cette époque suivi les cours de Nadia Boulanger), Lou Bennett continuera à faire les beaux soirs du Blue Note jusqu'en 1968 et multipliera les tournées dans toute l'Europe pour finir par s'installer en Espagne, à Barcelone puis à Madrid.

“Pentacostal Feeling” est à présent réédité
dans la collection “Jazz in Paris”, sous le numéro 62

Lou Bennett, passionné d'électronique, cherchera à alléger et améliorer les performances acoustiques du B3,  le rendu des basses entre autres, en en modifiant certains circuits. Il mettra au point en 1978 un prototype de sa “Bennett Machine” dérivé de l'instrument d'origine, en quelque sorte un ancêtre des synthétiseurs avec ses “voix” rajoutées.


On retrouvera encore Lou Bennett dans une de ses rares vidéos disponibles avec ce document capté à Prague où on entend accompagné par le jeune  guitariste Philippe Catherine (à ne pas confondre avec le chanteur) et le batteur Franco Manzecchi. 


Cette dernière vidéo plus tardive, datant de sa période espagnole, nous fait voir et entendre le trio de Lou Bennett  accompagnant le saxophoniste  Abdu Salim:

et 

Rhoda Scott:

Née à Dorothy dans le New Jersey un 4 juillet 1938, Rhoda Scott, fille d'un pasteur de l'A.M.E. (African Methodist Episcopal Church), apprend la musique à l'église de son père, accompagnant très tôt les offices et les chorales de Gospel dans les églises avoisinantes. Elle apprend la musique classique au piano  et décroche à l'âge de 25 ans un Grand Prix de la Manhattan School of Music à New York. Au sein d'une petite formation de jazz elle choisit de se consacrer préférentiellement à l'orgue dont elle avait eu déjà eu sa première expérience à l'âge de sept ans à l'église.


La première chose, dira-t-elle, qu'elle fit à cette époque fut de se déchausser afin de se sentir plus à l'aise au pédalier, habitude qu'elle conservera et qui la fera surnommer “The barefoot lady”.  Count Basie la découvre et la fera jouer dans son club à Newark. Elle sera aussi remarquée par Eddie Barclay qui la fait venir pour un premier engagement au Bilboquet en 1968 à Paris où elle s'installera définitivement. Elle y suivra comme avant elle Donald Byrd et Quincy Jones, les cours de contrepoint et d'harmonie de Nadia Boulanger au Conservatoire américain de Fontainebleau. 



Une carrière nationale et internationale démarre alors pour Rhoda Scott dont la notoriété auprès d'un public plus large que celui du jazz doit beaucoup à ses débuts à quelques passages très remarqués à la télévision française, dont cet interview avec Denise Glaser au début d'un extrait du documentaire “The Barefoot Lady”, diffusé sur il y a quelque temps sur Mezzo.


Contrairement à Lou Bennett, dont il n'existe pratiquement pas ou très peu d'archives filmées sur YouTube, Rhoda Scott y apparait très souvent, dans des contextes variés, captés en près d'une cinquantaine d'années tout au long d'une activité musicale éclectique, sachant se jouer des frontières de genres, pur jazz, classique, chant religieux du gospel, chant profane, car elle chante, s'accompagnant elle même, n'hésitant pas en quelques occasions à emprunter au répertoire d'une certaine musique de variété, au meilleur sens du terme.


J'ai choisi en prélude apéritif au concert du 22 juillet un certain nombre de ces clips, sur la cinquantaine disponible, montrant Rhoda Scott en pleine action devant son Hammond B3. Ils sont de qualité technique inégale et j'ai privilégié  le plus possible la clarté de la prise de son et de l'image, à moins que l'intérêt documentaire n'en justifie la sélection.

Rhoda Scott a ici trente quatre ans dans “Moanin” , la célèbre composition de Bobby Timmons, le pianiste des Jazz Messengers d'Art Blakey. Elle y donne toute la mesure du talent qui l'avait fait reconnaître comme une organiste de tout premier plan, maîtrisant à la perfection toutes les possibilités d'un instrument dont elle était avec Lou Bennett l'une des rares à jouer en France.


La voici à présent avec la grande La Velle, disparue en février dernier, sur la grande scène du  théâtre antique au Festival de Jazz à Vienne, au moment où il fait encore jour, mais où commencent à s'allumer les projecteurs. C'était en 2011, avec un spectaculaire choeur de Gospel interprétant “Amazing Grace”. De toute évidence, il s'agit là pour Rhoda Scott d'un retour à ce qui fut pour elle dès l'enfance la source et l'âme de toute sa musique.




En 2010, Rhoda Scott était la vedette du Festival de Jazz de Pecs en Hongrie. Elle y interprète un de ses morceaux favoris, “Pistachio”, avec la tromboniste Sarah Morrow. Julie Saury est à la batterie et c'est en quelque sorte une variante du Lady Quartet que nous entendrons bientôt à Saint Etienne les Orgues.


Un petit retour en arrière en 1975 (ou 1977 ? )  avec une introduction démontrant toute l'agilité de Rhoda Scott au pédalier, suivie du très funky “Mercy, Mercy, Mercy” que Joe Zawinul avait composé pour le quintet de Cannonball Adderley, et devenu l'un des grands “tubes” du jazz. Cees Kranenburg était à la batterie.


Nous rappelant sa solide formation classique, Rhoda Scott exécute dans cette archive I.N.A. d'une émission de télévision datée de 1977 la Toccata et Fugue en ré mineur de Jean Sébastien Bach.


La suite de cette archive est  un Gospel interprété par Rhoda Scott, Eddy Mitchell, Nicole Croisille et le choeur des Peppermint. On l'a dit, depuis ses premières apparitions à la télévision, Rhoda Scott jouissait d'une enviable popularité et peu nombreux étaient les  musiciens de jazz à pouvoir être ainsi diffusés  en direct à une heure de grande écoute dans une émission de variétés. Il faut dire que le style du Gospel s'y prêtait assez bien.


Retournons à Vienne où Rhoda Scott joue et chante aussi le blues à la perfection et avec beaucoup de feeling comme ici avec le saxophoniste Ricky Ford. C'était en 2006 lors de la 26 ème édition de Jazz à Vienne.


A Vienne encore, dont Rhoda Scott est une invitée régulière, un superbe enregistrement en grande formation, avec la chanteuse Cecile Mc Laurin-Salvant, le vibraphoniste vétéran Michel Hausser, grande figure du jazz français, et le fastueux décor sonore déployé par l'Amazing Keystone Big Band. Un pur régal, une de ces soirées où l'on se dira longtemps que décidément, il était bien d'y être.



C'est aussi, j'espère, ce que se diront à la fin de son concert les spectateurs venus à Saint Etienne les Orgues pour écouter Rhoda Scott, beaucoup sans doute pour la première fois. Voici une captation au Sunside avec ce Quartet de filles que nous entendrons au Théâtre de verdure, et composé de Sophie Alour (je l'adore)  au saxophone ténor, Lisa  Cat-Berro au saxophone alto (elle aussi) ainsi que l'excellente Julie Saury à la batterie autour de Lady Rhoda Scott. La composition est à nouveau ce “Pistachio“ écrit par Pee Wee Ellis, saxophoniste et arrangeur dans l'orchestre de James Brown dont j'ai bon espoir que nous ayons la chance de l'entendre bientôt en direct.


Et puis, puisque j'ai très peu parlé des très nombreux disques enregistrés par Rhoda Scott en cinquante ans de carrière, je n'en  retiendrai de façon totalement arbitraire que l'excellent  “Very Saxy”, un double album enregistré live au Méridien de Paris, avec les saxophonistes Ricky Ford (CD 1)  et Houston Person (CD 2). Ici, Houston Person fait bien swinguer  C Jam Blues.


Dans cette courte interview, pour terminer par ses propres mots, Rhoda Scott nous rappelle encore une fois sa conception du jazz et de la musique en général:


Nul doute qu'à la suite de sa consoeur Shirley, Rhoda soit aujourd'hui en droit de prétendre elle aussi au titre de “Queen of the Organ”. Rhoda Scott, ou la générosité, la passion, le talent, l'ouverture. Rendez-vous le 22 juillet au soir au théâtre de verdure de Saint-Etienne les Orgues.